Retour à la case départ. Retour dans les niches ou retour sous terre pour les quatre corps déterrés en début de semaine dernière.
Les choses se sont déroulées dans l'ordre suivant : lundi et mardi, les corps ont été exhumés ; le reste de la semaine a été consacré à leur examen, à l'hôpital de Huanta, par l'équipe d'anthropologues-légistes (discipline qui apparement n'existe que dans très peu de pays). De notre côté, avec Iván, nous avons démarché le Comité International de la Croix Roug, pour qu'il offre deux cercueils aux Cunto Tincopa, qui n'avaient pas les moyens de remplacer les vieilles caisses en bois déjà bouffées par le temps.
Victór Flores nous a aidé, en payant deux boîtes... de 110 cm sur 45! Un peu glauque, le samedi matin, de voir les anthropologues recomposer les squelettes, sortis en vrac de sacs en papier, dans des cercueils beaucoup trop petits...
Cimetière vers midi... Petit discours du représentant du Ministère public, petite prière, et tous les professionnels s'en vont en nous laissant les quatre cercueils. Il ne reste plus qu'Alejandro, fils et frère de deux des victimes, sa mère, déjà vieille et qui ne parle pas un mot d'espagnol, et son oncle ; Marino, mari d'une des victimes et qui a été torturé avec elle, avant d'être relaché ; la belle-mère de la dernière victime et sa nièce ; et Karim, l'avocate.
Il a donc fallu jouer aux fossoyeurs... Charger les deux premiers cercueils, d'origine, et les remettre dans leurs niches. Charger les deux derniers et les remettre sous terre...
Longue matinée à la suite de laquelle Alejandro nous invitera tous à déjeuner.
Longue matinée qui certes m'a permit de créer des liens particuliers avec ces familles de victimes... Mais qui je l'avoue aura aussi achevé de m'affecter, pour si ce n'était pas encore fait...
Voir ces squelettes en décomposition... Avec une dentition encore parfaite, qui me laisse penser qu'ils les ont reconnu, eux, leurs proches, morts depuis 22 ans, torturés par des militaires qui coulent aujourd'hui une retraite dorée aux frais de l'Etat... Ce fils Cunto, 16 ans seulement, mort avec son père et son oncle... En laissant une mère et quatre frères et soeurs dont deux sont morts peu après de la typhoïde... Ces témoignages que je vais encore aller devoir recueillir avec mon petit dictaphone, dès demain...
Bref, je ne veux pas faire ici du sensationnel, ni de l'émotif gratuit... Simplement, j'ai abordé ce sujet, pendant deux mois, avec une froideur dont je me demandais si elle était normale, et voilà qu'aujourd'hui je ressens enfin la douleur qui a été vécue par ces gens... Ça ne me paraît pas négatif pour autant, ça me renforce même dans ma volonté de les aider.
Le résultat de ces exhumations est d'ailleurs positif : chacun des quatre crânes est très nettement percé en deux endroits par des balles. C'est ce que l'on cherchait, les militaires vont enfin pouvoir être inquiétés. Quelques photos de ces moments particuliers, en bas à droite... Et puis je profite de l'occasion pour ajouter quelques photos en vrac... Huayra Molino, escapade dont je n'ai pas parlé, aux alentours de Huanta...